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Livre présenté : L'économie du développement De Bandoeng à la mondialisation Stéphanie Treillet, Armand Colin, Collection « CIRCA » Paris, 2ème édition 2005, 231 pages. Kathane Makaya COMPTE-RENDU DE LECTURE La notion ou le concept du développement. La première partie de l'ouvrage de Stéphanie Treillet s'intitule le développement, enjeu de controverses théoriques. Elle est elle-même divisée en deux chapitres. Dans un premier temps, l'auteur situe le concept du développement, plus spécifiquement de l'économie du développement qui semble établir un lien entre développement et économie, puis analyse les relations qui existent avec des notions connexes ou induites comme le sous-développement. On peut dire qu'il s'agit ici de l'étude historique d'un concept fondamental en économie . L'auteure entre ensuite dans le contenu de la matière qui met en perspective les contextes d'apparition de la notion du développement, les causes de la survivance du couple développement/sous-développement. Il y a une grande fragmentation du sujet, avec beaucoup de données . 1) On peut s'étonner que l'auteure aborde brutalement la question de l'économie du développement pour expliquer l'apparition de la notion du développement et celle du sous-développement à travers l'économie, sans trop expliquer les transitions d'une économie politique à une économie du développement, ou à une économie tout court. Ce qui rend la matière difficile à cerner en tant que champs de connaissance, si l'on veut la situer quelque part. Mais l'auteure a le mérite de mettre en perspective des débats et des concepts pour espérer saisir la matière dans la matrice de l'économie. Globalement, sans la 2ème Guerre mondiale et sans les luttes d'indépendance coloniale, le concept ou notion de « l'économie du développement » n'aurait sans doute pas connu de succès et de transformation. La fin de la 2ème guerre mondiale en Europe a nécessité la reconstruction des économies ruinées, ce qui peut avoir établi un certain standard des économies qui devait servir de modèle pour le reste des pays, notamment ceux issus de la décolonisation. La libération des peuples d'Afrique, d'Amérique et d'Asie du joug colonial s'accompagne de douleur, mais en même temps, l'indépendance politique une fois acquise, ces pays réalisent qu'ils n'ont pas les moyens économiques pour l'assurer, et qu'ils doivent, outre cela, prendre parti entre deux modèles d'économie dont celui incarné par le bloc capitaliste et celui du bloc socialiste. Ces nouveaux pays issus de la décolonisation, et qu'on va plus tard appeler le Tiers-monde, font irruption sur la scène internationale, vont proclamer le rejet de l'impérialisme et aspirent à la souveraineté sur leurs ressources naturelles/nationales en rejetant les règles économiques à l'instigation et à l'élaboration desquelles ils n'ont pas participées. La conférence de Bandoeng en 1955 sera le point de départ d'un mouvement qui va s'approprier du concept du développement en lui donnant un contenu qui est celui de la transformation sociale et économique. Il va de soi que, à cette époque quand ces peuples concevaient le « développement », ils entendaient « rattraper » le développement des pays riches/industrialisés qui eux-mêmes concevaient celui-ci comme une croissance économique pérenne. Le développement s'identifiait à une industrialisation florissante avec des taux de croissance inégalés qui laissaient sous-entendre que la croissance, et donc le développement, profitait à tout le monde et c'était le modèle à suivre pour tout pays. On a dû appliquer ou impulser aux pays du tiers-monde des schémas de développement qui tiennent exclusivement compte de cet aspect. Ceux des pays qui n'étaient pas développés étaient sous-développés. Et pour atteindre le développement, le modèle proposé par Rostow dite de la théorie des étapes de la croissance recensait cinq étapes. 1° La société traditionnelle, où domine l'activité économique, 2° Les étapes préalables au décollage, où il y aurait un développement des échanges et des techniques, une évolution des mentalités qui commencent à rompre avec le fatalisme, puis une augmentation de l'épargne; 3° Le décollage (take off), l'étape au cours de laquelle la société s'affranchit des obstacles qui s'opposaient à la croissance, 4° La marche vers la maturité : le progrès technique se diffuse à l'ensemble des activités et se diversifie, et enfin, 5° L'ère de la consommation de masse. Cet état d'esprit a persisté jusque dans les années 70. Mais à partir de 1980, il est intervenu des remises en cause dues à des bouleversements sur beaucoup de plans. On peut schématiquement simplifier comme suit : Le modèle dominant de la théorie néoclassique de l'économie et de l'équilibre général n'était pas capable de s'adapter aux évolutions de l'économie et d'intégrer les éléments divers. Si au plan politico-idéologique, la guerre froide avait divisé le monde en deux blocs Capitaliste et Socialiste et d'un troisième, celui du Tiers-monde qui avait du mal à afficher son appartenance aux deux précédents, la fin de la guerre froide brouille les cartes et opère même des fragmentations à l'intérieur des blocs. Au sein du tiers-monde, les conflits sont apparus entre pays, ou des divisions qui ont créé des recompositions entre pays producteurs de pétrole, bref, on note un éclatement idéologique qui ne permet plus de tenir compte des critères originels de l'économie du développement pour analyser le phénomène du développement/sous développement. Il fallait dépasser la caractérisation qui en était faite des concepts classiques parce que trop étroits pour expliquer le sous-développement. À commencer par la critique de la théorie des étapes de la croissance de Rostow faite par Kuznets. Le sous-développement des pays du Tiers-monde n'était plus un retard à combler, il ne pouvait pas s'expliquer par le modèle de Rostow puisque la plupart des pays du Tiers-monde avaient subi la colonisation qui avait modifié leurs structures de façon irréversible. Ensuite, les conditions de fonctionnement de l'économie mondiale empêchaient ces pays du Tiers-monde de remplir les conditions préalables au décollage telles que décrites par Rostow. Et puis, qu'est-ce qui dit que le modèle de développement occidental était unique, la trajectoire rostowienne irremplaçable ? Il fallait donc repenser, revoir les phénomènes du sous-développement. On s'aperçut vite que celui-ci avait sa spécificité. Trois idées ressortent : a) Le sous-développement n'a rien à voir avec un retard de croissance, il est plutôt le produit d'une situation historique spécifique qui renvoie en premier lieu à la colonisation et aux conditions de naissance du capitalisme en Europe puis en Amérique du Nord; b) L'enracinement historique trouve ses prolongements dans le fonctionnement contemporain de l'économie mondiale et dans les modalités d'insertion internationale qui en découlent pour les économies concernées; c) Cette situation spécifique n'est analysable qu en prenant en compte, à l'intérieur même des économies, les éléments structurels, qualitatifs et dynamiques. Finalement, l'économie du développement de Stéphanie Treillet traite d'une diversité des catégories qui regroupent elles-mêmes des réalités diverses pour cerner le phénomène du développement. On distingue ainsi du sous-développement, des économies sous-développées ; des pays en voie de développement, ou pays en développement ; du clivage Nord-Sud; des Pays pauvres ; du Tiers-monde; des Pays de la périphérie. Autant de notions qui renvoient à des réalités distinctes, et bien que certaines se recoupent, d'autres n'en sont pas moins simplificatrices et ne rendent pas compte de façon exhaustive le phénomène du sous-développement. Les économistes se sont plutôt efforcés de repérer les critères du sous-développement. Le premier critère a été construit par la Banque mondiale et le FMI. Il permet de classifier les pays (ou les économies) en revenu par tête d'habitant (RNB, PNB, PIB). Il y a les économies à faibles revenus dont le PNB par tête est de $765/jour ou moins; les économies à revenus intermédiaires, tranches inférieures dont le PNB est entre 766 et 3035 dollars ; les économies à revenus intermédiaires, tranches supérieures dont le PNB est compris entre 3036 et 9385 dollars ; enfin les économies à revenus élevés dont le PNB est supérieur à 9386 dollars. D'autres critères pour cerner plus adéquatement le sous-développement ont été mis en place par le PNUD. On parle de l'indice de développement humain (IDH). Il s'agit d'un processus qui vise à élargir les possibilités offertes aux individus, et parmi ces possibilités, il y en a trois principales : a) mener une vie saine et longue; b) acquérir les connaissances ; c) avoir accès aux ressources nécessaires pour disposer d'un niveau de vie décent. Ces indicateurs, inspirés par l'économiste indien Samartya Sen, sont détectés dans chaque pays pour classer les économies. En fin de compte, le revenu (trop élevé et/ou absent) en tant que tel n'explique pas le développement d'un pays. Ce qu'il faut voir, c'est comment à l'intérieur de chaque pays, on mélange l'ensemble de ces critères (IDH+PNB) pour décréter du développement ou du sous-développement d'un pays. A l'intérieur du PNB, on peut exprimer le PPA (Parité de Pouvoir d'Achat), alors que en 1997, on a affiné les indices de l'IDH pour trouver l'IPH-1 (Indice de Pauvreté Humain), puis l'ISDH (l'indicateur sexospécifique de développement humain) pour prendre en compte les inégalités entre les sexes. Tous ces indicateurs permettent de cerner les phénomènes du développement. Le développement/sous développement, ce n'est après tout qu'un phénomène d'inégalités et de disparités dans le processus d'épanouissement humain (ou de régression humaine), localisé dans un espace géographique donné et analysé en terme de capacité par les entités et/ou structures politiques d'apporter ou non des correctifs. Il est vrai que ces inégalités dépendent de plusieurs facteurs, politiques, de rareté de ressources disponibles, culturels, historiques, voire extérieurs mais ces facteurs peuvent être interdépendants et contribuer à freiner des améliorations. Car la plupart de pays qui ont un déficit ou qui constatent des carences dans l'amélioration des indicateurs de développement se trouvent dans le Tiers-Monde. * 2) Après un débroussaillage laborieux, Treillet aborde le deuxième chapitre de cette première partie en le rendant un peu plus clair. L'auteur analyse le « déterminisme » du tiers-monde en l'examinant dans le contexte international. Elle pointe du doigt les facteurs qui retardent le développement du Tiers-monde : ce sont : le poids de la colonisation et une spécialisation de l'économie. Par ailleurs, l'auteure ne manque pas de soulever le débat sur l'interdépendance des économies actuelles, à qui profite t-elle, est-ce bien, est-ce mal ? La colonisation n'a pas vraiment aidé à poser les bases d'un développement dans les zones géographiques où elle a eu lieu. Elle a eu des conséquences négatives irréversibles dans certaines parties, notamment en Afrique. D'abord parce qu'elle imposa un mode de production extravertie. Pendant des années, les matières premières du Tiers-monde étaient entièrement destinées à l'exportation. Dans le domaine agricole, les paysans avaient abandonnées les cultures vivrières d'autosubsistance pour se spécialiser dans la production des cultures de transformation mais destinées à l'exportation. Bien entendu, les colonies étaient exclusivement des lieux d'exploitation. La colonisation ne se souciait pas de la mise en valeur, au sens où les bénéfices de l'exportation reviendraient aux territoires colonisés. Ce qui fait que les colonies étaient spécialisées dans la fourniture d'un certain nombre de matières premières et souvent elles n'avaient aucun lien entre elles. La colonisation a aussi pesé sur les structures sociopolitiques, où, dans certaines parties du Tiers-monde, on a introduit le mode de gestion à l'occidental, une administration coloniale, des valeurs qui ont miné ou sapé les fondements sociaux et politiques existantes et introduit des paramètres qui font naître des comportements désintégrateurs par rapport au milieu. La colonisation peut avoir favorisé ou encouragé les guerres ethniques. L'esclavage, le travail forcé, les épidémies, les massacres des populations, l'introduction de la monnaie, le fait qu'il faut payer pour vivre, etc. Ce sont là des maux qui minent les sociétés du Tiers-monde...Aujourd'hui, disons après les indépendances, il y a survivance de ces modes de production extravertie et des comportements induits par la présence coloniale, avec ses liens inconscients de domination. Les nouveaux pays indépendants ont continué à exporter les mêmes matières premières, les mêmes produits agricoles, souvent envers l'ex-colonisateur qui continue de détenir le monopole sur ces produits en les acquérant à un prix dérisoire, ce qui fournit aux pays du Tiers-monde d'avoir des dividendes pour faire marcher leur économie, mais, comme les cours des matières premières sont maintenant fixés au niveau international, les pays du Tiers-monde n'ont pas suffisamment eu de recul pour varier les cultures et les productions, ce qui les laisse un peu prisonnier. Ils tentent des processus d'industrialisation, de mises en place d'infrastructures ce qui aggrave en même temps leur endettement à l'égard de l'extérieur. La dernière section du second chapitre de cette première partie expose le débat survenu sur l'interprétation qu'on pourrait faire sur l'échange international. Étant donné que cet échange est basé sur des règles élaborées avant l'indépendance des États du Tiers-monde, la question était de savoir si en les acceptant on entérine une forme de néocolonialisme, est-ce qu'il ne serait pas sage de proposer pour les pays du Tiers-monde, d'autres modèles de développement. Les avis sont partagés et le débat fit rage durant les années 70, notamment avec la théorie des avantages comparatifs. Pour cette théorie, il y a des avantages à l'exportation, à la spécialisation sur un ou des produits donnés parce que cela permet à un pays de disposer des devises étrangères qui lui permettent d'importer des machines ou des produits équivalents pour son équipement. Mais cette théorie a des lacunes, d'abord parce qu'on a estimé que sur les échanges internationaux, il y a un rapport de force qui s'établit en fait. Par exemple, certains ex-pays colonisateurs ont presque un monopole sur les produits exportés de certains ex-pays colonisés et ils se les procurent presque à un prix dérisoire, exerçant un chantage économique. D'autre part, les produits exportés doivent être comparés ou équivalents aux produits importés pour que le jeu soit égal, voire positif pour le Tiers-Monde. Or ce dernier importe la plupart du temps des produits manufacturés qui ont une forte valeur ajoutée, ce qui annule son avantage. Ainsi donc, la libéralisation des échanges ne serait pas à l'avantage de certains ou sinon la plupart des pays du tiers-monde; le marché étant capricieux, les demandes des produits des pays du tiers-monde peuvent baisser, ce qui conduit ces pays à baisser les prix. C'est la critique du « pessimisme des exportations ». L'autre critique viendrait du structuralisme et du paradigme du Centre-Périphérie. Les pays du tiers-monde se situeraient à la périphérie et ont des structures économiques désarticulées, sans intégration verticale, sans liens entre elles, la diffusion des technologies accuse des retards et les populations ne semblent pas assimiler vite les progrès technologiques, ce qui se répercute sur la productivité alors que les pays développés qui constituent le Centre, avec des économies structurées, plus efficaces, drainent ou « pompent » en quelque sorte l'énergie des forces productives des pays de la Périphérie. A cela s'ajoute la tendance à la détérioration des termes de l'échange. Il a été estimé que les exportations des produits primaires en provenance des pays de la Périphérie par rapport aux importations des produits manufacturés en provenance du Centre accusaient une dégradation de 45% depuis 1876-1880. Ce qui veut dire que si les pays de la Périphérie importent plus les produits manufacturés qu'ils en exportent des produits primaires, leurs produits ont depuis longtemps cessé d'être en demande au niveau international, leur commerce extérieur est longtemps déficitaire, ce qui ne permet déjà plus à certains de se développer. Si la production nationale cesse d'exister et est absorbée par les produits importés manufacturés, l'économie ne peut survivre, car pour se développer, il faut maintenir un niveau d'emplois et de revenus au niveau national. Et ce qui crée l'emploi, c'est l'épargne, ce qui crée l'épargne, c'est le revenu marginal tiré de la production. Le dernier débat sur l'échange international concerne la théorie de la dépendance. Selon les théoriciens, « le développement comme le sous-développement sont considérés comme faisant partie d'un même processus mondial. Le sous-développement n'est pas un retard du développement ...mais il est le produit du développement du Centre, dans le cadre du capitalisme mondial ». Ici, c'est tout le fondement du capitalisme qui doit être revisité, le colonialisme, l'impérialisme. Il y aurait « impossibilité pour les économies dominées de connaître un développement capitaliste comparable à celui des pays du Centre. La mise en oeuvre d'un modèle de développement cohérent, autonome et autocentré, n'est possible qu'au moyen d'une rupture avec le marché mondial ». Nous soutenons cette théorie de la « déconnexion » initiée par Samir Amin, car nous estimons qu'il est possible de sortir du système capitaliste mondial. Pourquoi se voiler la face ? Les solutions appliquées au Tiers-monde depuis la fin de la 2ème guerre mondiale pour éradiquer le sous-développement ont échoué. Au contraire, on a constaté que le sous-développement alimentait contradictoirement le développement. Si le malheur des uns fait le bonheur des autres et vice versa, toutes les idées qui seront apportées pour corriger les « dérapages » ne feront qu'accentuer un système inique dans lequel les économies des pays développés s'efforcent de maintenir les économies des pays sous-développés parce que cela fait bien leurs affaires. Je suis donc d'accord avec Samir Amin. Il faut tout arrêter, rompre la corde qui étouffait le pendu, et repenser les économies des pays du Tiers-monde. Peut-être faudra t-il supprimer la monnaie ? Peut-être faudra t-il renforcer les échanges d intégration régionale ?
* * * * * * * * Une question économique et sociale globale. Cette deuxième partie de l'ouvrage de Treillet est, elle aussi, divisée en deux chapitres. D'une part, l'auteure fait part des modèles et stratégies de développement proposés comme réponse à la question du sous-développement des pays du Tiers-monde en insistant sur l'aspect économique, d'autre part, elle s'interroge sur l'implication sociale du développement. Comme quoi, le développement n'est pas toujours une question de croissance. Il implique une interaction entre plusieurs facteurs, plusieurs agents, incluant une dimension sociale. 1) Le sous-développement du tiers-monde peut s'expliquer, ou, est-il explicable. C'est du moins, ce que les économistes ont tenté de faire avant les années 1980, par des modèles théoriques. Mais ces modèles ont échoué dans leur ensemble. Pourquoi ? Parce que ce sont des modèles conçus pour les pays développés et qu'ils ne pouvaient pas forcément s'adapter au schéma de croissance des pays sous-développés. Plutôt que de parler de modèles, des auteurs y voient de simples hypothèses explicatives du sous-développement. En fait, c'est une vue rétrospective que Stéphanie Treillet livre dans une partie de ce chapitre avant d'examiner les stratégies que les pays du Sud ont adoptées pour enrayer le sous-développement. Parmi les hypothèses proposées, il y en a 3 plus importantes : le dualisme, le cercle vicieux, la pénurie de l'épargne. - De nombreux auteurs ont émis l'hypothèse du dualisme économique des pays du Tiers-monde pour expliquer leur sous-développement. Ce dualisme est essentiellement basé sur la productivité marginale du travail dans une société précapitaliste. Comment une société basée sur l'agriculture et l'artisanat peut-elle opérer la transition d'un modèle de croissance précapitaliste au modèle de croissance capitaliste en se focalisant sur la relation ternaire entre Main d'oeuvre, Productivité marginale et Rémunération, en vue d'atteindre l'équilibre néoclassique des marchés? En d'autres termes, l'hypothèse dualiste expérimente les conditions d'apparition du capitalisme dans une société précapitaliste et s'interroge sur la possibilité de juxtaposer dans le tiers-monde le secteur « archaïque » et le secteur moderne et ainsi assurer la transition de l'un vers l'autre. Mais cette hypothèse avait été combattue. Les conditions présentes dans le tiers-monde sont tout à fait particulières pour que l'introduction d'un modèle de croissance moderne coexiste avec un modèle archaïque et faire que ce dernier bascule progressivement dans le premier. De plus, dans le tiers-monde, l'économie a des fondements structurels enracinés dont il est normal d'en tenir compte. Par exemple, la maximisation des bénéfices qui est le fondement de l'action du capitaliste ne peut être mis au point d'égalité avec la formation d'un excédent qui fonde l'économie des sociétés à économie basée sur l'artisanat et l'agriculture. C'est une raison qui justifierait que le modèle dualiste serait moins viable. - Certains autres auteurs ont mis l'accent sur l'hypothèse de la pénurie de l'épargne intérieure. Selon cette hypothèse, cette absence d'épargne intérieure conduirait à un déficit du développement endogène. Puisqu'il n'y a pas d'épargne, et c'est un élément manquant du take off de Rostow, il n'y aura pas de développement; l'épargne étant la condition nécessaire. Le complément de cette hypothèse est celui du double déficit. Donc, pénurie d'épargne intérieure en amont, contrainte extérieure en aval due principalement à une pénurie de devises extérieures pour s'approvisionner en biens d'équipement et en matières premières. Là de même, cette hypothèse avait reçu des critiques, et la plus importante est que l'épargne domestique ne conduit pas forcément à l'accumulation. Ceux qui épargnent ne le font pas forcément dans le but de faire des investissements productifs. -Enfin, l'hypothèse des cercles vicieux. Selon cette hypothèse, on peut expliquer le sous-développement par l'absence des conditions qui expliquent elles-mêmes d'autres conditions sine qua non, qui sont à leur tour expliquées par d'autres conditions, constituant ainsi une chaîne imbriquée des conditions sans fin, liées les unes aux autres par des noeuds gordiens, ce qu'on a appelé la causalité circulaire cumulative, une explication tautologique, donc ! Toutes ces hypothèses ont certes tenté d'expliquer le sous-développement mais n'ont pas permis de dégager les moyens de conjurer la dégringolade économique, ni de bien cerner le sous-développement. Ce ne sont que des hypothèses pour expliquer et non des solutions. Sur le terrain des économies du tiers-monde, des stratégies ont été élaborées pour amener les économies au niveau du développement. Trois stratégies ressortent. D'abord, il y a les stratégies intersectorielles qui elles-mêmes sont basées sur deux grands types. D'une part on privilégie l'industrialisation du pays comme une condition préalable. On néglige ainsi l'agriculture, en développant plutôt le secteur tertiaire, pour les biens d équipement. D'autre part, à l'intérieur du secteur tertiaire développé, il y a une préoccupation pour les secteurs où il faut concentrer le plus les investissements. On voit se dégager un clivage des modèles de croissance équilibrée/déséquilibrée. Pour l'une, il faut s'efforcer de surmonter les blocages inhérents au sous-développement et donc, faire le choix des investissements dans lesquelles il y a une interdépendance entre secteurs. Pour l'autre, on doit faire le choix des investissements « boule de neige », c'est-à-dire que les résultats des investissements doivent entraîner d'autres secteurs et créer une dynamique. Outre les stratégies intersectorielles, il fallait voir la place des acteurs économiques dans ce processus de développement. Qui doit pouvoir mener ces stratégies de développement, les entreprises privées ou bien l'État ? Et si c'est l'État, faut-il une intervention ponctuelle ou prolongée de sa part ? Certains pays ont privilégié une stratégie, d'autres ont opté pour une autre. Enfin, l'autre stratégie a été d'adopter l'orientation vers le marché intérieur qui a été mise en place par le CEPAL, l'Industrialisation par Substitution d'Importation (ISI) qui est en fait de « remplacer des biens importés par des biens produits localement pour diminuer la dépendance et de diversifier l'appareil productif par étapes en remontant la filière de production ». En clair, il ne s'agit plus d'exporter les biens primaires pour obtenir des devises internationales afin d'importer des biens d'équipement, mais plutôt de produire soi-même progressivement les biens d'équipement nécessaires qu'on aurait pu importer. Toutes ces stratégies et/ou modèles ont prévalu de 1950 à 1980, mais ont conduit à des échecs, ou à des limites inhérentes. Certains échecs ont tout simplement été relatifs. Les raisons de ces échecs sont nombreuses. Pour certaines, on a négligé beaucoup de paramètres. La critique s'est portée sur les trois piliers qui ont fondé ces modèles : Le rôle de l'État (intervention poussée ou non, place des acteurs privés); le caractère autocentré (sans doute des monopoles importants donnés à des firmes d'État non compétitives), enfin la priorité à l'industrie (Par exemple on a privilégié l'industrialisation en négligeant l'agriculture) sont là des erreurs qui ont conduit à la faillite de ces modèles. D'autres échecs s'expliquent par les limites propres aux modèles proposés. 2) Le second chapitre de l'ouvrage met l'accent sur l'aspect social du sous-développement. Le sous-développement est examiné selon certains traits comme des inégalités sociales, les rapports de domination dans la question agraire, la place centrale des femmes dans les stratégies de développement et récuse en même temps l'accent qui a trop souvent été mis sur la démographie galopante comme étant une des grandes causes du sous-développement. - On constate souvent dans le Tiers-monde des inégalités sociales criantes et cela tend à se développer. Ceux qui sont riches sont plus riches et ceux qui sont pauvres le sont davantage. Les fruits de la croissance ne profitent pas à tous, en raison de l'absence d'une politique rédistributive des richesses nationales. Inégalités sociales mais aussi inégalités de revenus. Dans certains pays, il manque la classe intermédiaire entre la haute classe et la classe pauvre, dans d autres, il y a une distinction rigide des classes qui ne permet pas la promotion sociale. Ce qui aggrave encore plus la pauvreté et la fait perdurer. L'éducation est un facteur de promotion sociale. Mais souvent, sans la mise en place d'un système éducatif supporté par l'État, il est difficile de résorber la pauvreté. On peut dire que ce n'est pas la pauvreté qui explique le sous-développement, mais c'est la mauvaise distribution des richesses qui peut causer les inégalités. - On constate en même temps que dans certains pays du tiers-monde, il y a concentration des bonnes terres entre les mains d'une poignée des propriétaires riches alors que les petits paysans, qui sont les plus productifs, sont acculés vers les terres peu rentables. Les réformes agraires envisagées ne sont pas satisfaisantes, ou parfois, il n'y a pas de réformes agraires du tout qui auraient permis une répartition équitable des terres à l'égard des masses laborieuses. Dans certains autres pays où l'on a tenté des réformes agraires grâce à l'incitation de la Banque mondiale, c'était avec l'assistance du marché, cela a abouti à la spéculation. Les paysans producteurs sont abandonnés à eux-mêmes et n'ont pas souvent accès au crédit pour rembourser leurs dettes, ce qui les conduisait à la faillite. L'autre problème est la faible productivité, soit que les méthodes culturales utilisées ne permettent pas un grand rendement, soit qu'il y a une concurrence féroce avec les produits agricoles du Nord. Exemple du coton malien, qui ne peut concurrencer celui des paysans étasuniens parce que ces derniers sont royalement subventionnés. Il y a enfin les problèmes liés à l'urbanisation ou à l'exode rural. Les campagnes se vident, et les jeunes viennent grossir les rangs de chômeurs des grandes villes qui, très engorgées, s'étendent indéfiniment sans plan directeur, créant des bidonvilles, ou, incapables de nourrir toute la population, sont obligées d'exercer une pression forte sur la production agricole peu importante des campagnes, augmentant encore plus la paupérisation des villageois. - L'autre aspect examiné par Treillet est la place marginale accordée aux femmes dans l'effort pour le développement. Les programmes de développement mis en place n'ont pas souvent tenu compte du rôle des femmes dans l'économie, alors que dans certaines cultures, c'est un trait fondamental que les femmes sont des actrices principales en agriculture. Aujourd'hui, il y a un indicateur qui permet de mesurer l'implication des femmes dans le processus du développement, c'est l'Indicateur Sexospécifique de Développement Humain (ISDH), mis en place par le PNUD. Il permet de tenir compte des inégalités sociales entre les hommes et les femmes. Dans les pays du Tiers-monde, le travail des femmes est rendu « invisible et largement sous-estimé ». Les femmes ne bénéficient pas toujours d accès aux ressources et aux revenus de l'activité économique proportionnels à leur participation; l'aide qui est accordée aux hommes agriculteurs ne tient pas compte du travail des femmes, tout comme il leur avait souvent systématiquement refusé des crédits. Finalement, parler du développement, c'est aussi voir la place de l'essemble des acteurs de l'économie, et notamment, les femmes qui, dans la plupart des cultures des sociétés du tiers-monde, ont toujours joué un rôle primordial dans l'économie. - La dernière question examinée par l'auteure dans cette partie concerne le lien entre démographie et développement. La démographie galopante des pays du tiers-monde accentue t-elle le sous-développement ? Quelle est la vérité dans tout cela ? L'idée communément répandue, depuis Malthus est que la population croissait naturellement en progression géométrique alors que les ressources alimentaires, elles, ne pouvaient croître qu en progression arithmétique. Ainsi « la pression exercée sur les ressources devient rapidement insupportable. On atteint le seuil de « population limite » ». Pour le cas de l'Afrique par exemple, le démographe René Dumont avait, au début des années 60, observé la même inquiétude. Tout tendait alors à penser qu'il n'y aurait suffisamment pas de ressources naturelles pour nourrir l'importante population. Et la solution que l'on proposait était de réduire, sinon de limiter, la démographie, soit par des moyens contraceptifs, soit par une planification des naissances, donc un espacement des grossesses si ce n'est de retarder le plus possible le mariage. Mais de nombreuses études ont longtemps contesté cette vision pessimiste. La question ne se situe pas au niveau de la natalité. Il est vrai que la population des pays sous-développé a augmenté, mais cela n'est pas dû à une forte natalité ou à une fertilité des femmes. Celle-ci a, au contraire, diminué. L'introduction des vaccins a réduit la mortalité infantile, l'amélioration des conditions de vie et de travail a quelque peu réduit la mortalité juvénile. L'espérance de vie augmente aussi à cause des progrès de la médecine. C'est ainsi que, les auteurs comme Esther Boserup estiment que la question n'est pas d'ordre démographique, d'une absence de ressources. La planète a assez de ressources pour nourrir tout le monde. Le problème se situe plutôt au niveau de la distribution de ces ressources, de leur accaparement par les pays du Nord. Les questions de la faim, de la pénurie en aliments peuvent être résolues. C'est tout juste la volonté et l'intérêt qui manquent. Si on mettait l'accent pour régler les questions de structures agraires et de la condition de la femme, on aurait fait un grand pas. Parler du développement du tiers-monde, c'est surtout d'insister sur la répartition équitable des terres, l'amélioration des cultures dans les pays en voie de développement et l'accès à l'éducation pour les femmes, et non sur une démographie excessive. On s'est aperçu que les femmes éduquées ne suivaient pas les mêmes schémas reproductifs traditionnels de leurs parents; plus une femme a fait des études, moins elle a envie de donner la vie et de s'encombrer d'une marmaille d'enfants. Donc, le problème de la densité de la population est un faux problème. Car on a aussi constaté que les pays à faible densité connaissaient aussi des problèmes de développement et leurs populations exerçaient elles aussi une forte pression sur l'environnement, pratiquaient une agriculture extensive, connaissaient la destruction écologique et n'étaient pas forcément économiquement productives. En conclusion, cette deuxième partie du livre de Treillet permet d'appréhender les questions du sous-développement de l'intérieur. Elle met en exergue, à la fois ce phénomène mais aussi comment de l'intérieur on a essayé de s'en sortir et quelles sont les pesanteurs sociologiques qui la retardent et quelles sont les réponses « intérieures » qu'il convient d apporter, des erreurs qu'il convient de ne pas reproduire. Ce sont des solutions issues des erreurs théoriques constatées avant 1980. À partir de 1980, des concepts nouveaux ont vu le jour comme le développement durable, tout comme ont également vu le jour d'autres pesanteurs, notamment la question de la dette et les plans d'ajustement structurels, la mondialisation. C'est ce que l'auteure traite dans la 3ème partie de son ouvrage. * * * * * * * * Vers une nouvelle économie du développement ? Cette dernière partie de l'ouvrage de Treillet qui, en apparence, paraît comme un fourre-tout, s'interroge sur les nouveaux paradigmes du développement. Le miracle et les limites de l'économie sud coréenne, la vogue des microcrédits, le panégyrique fait sur l'économie informelle ou le refus du développement, qui sont autant des réponses apportées au sous-développement ou à l'économie néolibérale capitaliste, s'inscrivent malgré tout, selon l'auteure au processus de renouvellement de l'économie du développement. Si développement il y a, sur quelle base doit-elle se fonder ? Treillet aligne quatre thématiques qui permettent de rendre compte de la complexité des relations Nord-Sud. Ce sont : l'ajustement structurel, la mondialisation, le développement durable et la nouvelle convergence sur le développement. 1) Sur la première thématique, l'auteure pose le problème de la croissance de la dette extérieure des pays du Tiers-monde après les années 70. Pourquoi la dette ? D'abord, pour se développer, s'industrialiser, mener à bien des projets, un pays a besoin d'emprunter à l'extérieur, en l'absence d'une épargne intérieure suffisante. « L'endettement croissant des pays du Tiers-monde [...] obéit conjointement à une logique de demande et une logique d'offre. Une logique de demande : les gouvernements [...] sont engagés dans des stratégies de développement qui impliquent la réalisation des grands projets industriels et d'infrastructures, entraînant le plus souvent des importations coûteuses des biens d'équipement et de technologies ». Bien entendu, pendant cette période d'industrialisation ou de « développement », on ne peut empêcher des dérapages. La corruption, le gaspillage des ressources. De l'autre côté, les banques qui prêtent ne le font pas à titre gratuit. Il y a des taux d'intérêt, et elles prêtent le plus souvent à ceux des pays qu'elles estiment qu'ils pourront avoir à rembourser facilement. Le problème, c'est que ces taux d'intérêt ont augmenté brutalement à partir du recyclage des pétrodollars en 1973. La dette est devenue un problème, son accroissement dû à des taux d'intérêt élevés. A partir de 1978 et surtout après 1981, les crises éclatent dans certains pays comme le Mexique. La complexité de la dette peut être décortiquée : d'une part, il faut distinguer la dette publique de l'État de la dette privée des entreprises. Et de l'autre, la dette en tant que telle et le service de la dette. Les premières étapes de la gestion de la crise de la dette avaient été son rééchelonnement avant de parvenir au plan Brady en 1989. Ce plan reconnaît implicitement que l'encours de la dette n'est pas remboursable dans sa totalité, et qu'il faut instaurer le principe de sa réduction. Les programmes d'ajustement structurels ont été présentés comme une réponse au problème de la dette des pays du tiers-monde. Mais ils sont survenus à partir des années 1980. Il s'agit d'un « ensemble de mesures conjoncturelles destinées à rétablir la solvabilité des économies endettées (phase de stabilisation), de façon à garantir aux créanciers la non interruption du paiement du service de la dette », en entendant le retour de la croissance. Beaucoup d'auteurs ont critiqué les PAS. On estime que loin de régler une crise passagère, les promoteurs de ces plans (FMI, Banque mondiale), s'engagent plutôt dans une activité normative de l'économie soutenue par une idéologie libérale. C'est justement parce que les PAS se sont généralisés à tous les pays du tiers-monde que l'on parle de relent normatif de l'économie. Les plans d'ajustement structurel ont connu des étapes. D'abord, ils se donnaient pour objectif central de rétablir des équilibres économique, commercial et budgétaire du pays : promouvoir les exportations, comprimer la demande intérieure et la masse monétaire, libérer les prix, libéraliser le marché intérieur, éliminer les subventions et les protections, privatiser les entreprises. Ensuite, approfondissement de la libéralisation et de la privatisation, recul de l'État, et pour certains, dévaluation de la monnaie. Ce qu'on retient des plans d'ajustement, ce sont des remous sociaux auxquels on a assisté, mais aussi l'instabilité politique chronique, car ils ont apporté des effets désastreux, même si des mesures d'accompagnement avaient été apportés pour atténuer la brutalité de ces plans imposés. A partir des années 1990, on commence à percevoir les failles, disons une forme de crise. D'abord au niveau pratique où les stratégies d'ajustement structurel ont connu leurs limites. Les mesures adoptées dans certains pays émergeants ont certes permis de renouer avec la croissance, mais paradoxalement, elles ont dans certains cas induit des périodes d'inflation. Les politiques anti-inflationnistes qui permettaient d'arrimer les monnaies au taux de change du dollar s'accompagnaient d'une politique monétaire restrictive avec des taux d'intérêt élevés; l'ouverture commerciale et la libéralisation des mouvements des capitaux ; tout cela a permis de creuser des déficits par des mécanismes assez subtils que Treillet explique en pages 135 et 136 et qui ont conduit à des crises. Sur le plan théorique, les théories néoclassiques des modèles traditionnels de croissance fondés sur le paradigme walrasien de l'équilibre général des marchés ont été confrontées à des nouveaux facteurs ou paramètres pour lesquels il avait fallu s'adapter. Parmi ces facteurs, on découvre que la croissance n'était pas uniforme dans toutes les économies du monde et que les écarts se creusaient encore entre les économies. D'autres facteurs comme l'éducation, les qualifications des salariés ou la technologie jouaient un rôle important dans la croissance et/ou le développement et il fallait en tenir compte dans la modélisation des théories de la croissance et donc s'adapter. Enfin, les institutions internationales se sont aperçues que ces plans d'ajustement avaient au contraire permis d'aggraver la pauvreté et les conséquences sociopolitiques, tout comme ces plans ont plutôt été perçus par les populations du Tiers-monde comme des impositions, du néocolonialisme et n'ont pas été appréciés ; d'autre part, l'effet escompté du retour à la croissance n'était pas au rendez-vous car tous les pays ne connaissaient pas ces phases de stabilisation. De là, les institutions internationales se sont livrées à une réflexion propre pour reformuler une nouvelle doctrine qui accompagne les nouvelles mesures à adopter en vue du désendettement du Tiers-monde; est-ce que la libéralisation du marché à tout prix peut s'appliquer à tous les pays du Tiers-monde ? Quel devrait être le rôle précis de l'État dans cette lutte contre l'endettement ? Ces crises ou failles ont permis d'apporter des correctifs pour mieux endiguer la pauvreté. Par exemple, les institutions financières définissaient la pauvreté en se référant strictement à la possession de la monnaie. Était pauvre, celui qui ne vivait qu'avec un dollar ou deux par jour. A partir de 2001, sous l'influence de Amartya Sen, d'autres références ont vu le jour, et la pauvreté est conçue comme un tout, ce qui permet de bien orienter les PAS et de cibler plus efficacement les mesures d'accompagnement. 2) La deuxième thématique introduit comme facteur aggravant les économies des pays sous-développés, les facettes actuelles de la mondialisation, et en particulier, la mondialisation commerciale et productive. La mondialisation est un phénomène paradoxal. Décriée sur toute la planète, elle paraît sous certains aspects comme favorisant la convergence entre le Nord et le Sud. D'abord, on apprend qu'il existe trois aspects de la mondialisation : commerciale, productive et enfin financière. L'auteure pose d abord la place des pays du Tiers-monde dans la mondialisation commerciale. On avait pensé ou cru que les pays du Tiers-monde n'exportaient que des produits primaires, les matières premières et les produits agricoles destinées à être transformées dans le Nord. Eh bien, non. Depuis un certain temps, il y a une tendance, voire une évolution de l'exportation des produits manufacturés. Mais il faut vite le dire. Ces exportations des produits manufacturées restent marginales. De plus, elles ne concernent qu'un petit nombre d'États, essentiellement, les nouveaux pays industrialisés. Dans l'ensemble, les pays du Tiers-monde sont cantonnés dans l'exportation des matières premières, souvent dans une forme de spécialisation de production. À cela s'ajoute le fait qu'ils sont incapables de s'organiser pour influer sur le cours des prix. Ce sont les firmes multinationales de caractère oligopolistique, qui organisent la collecte et imposent des prix. Et même dans les pays qui exportent des produits manufacturés, on observe une division internationale du travail. Des fois, ce sont les firmes multinationales qui délocalisent la production dans ces pays où la main d'oeuvre est moins chère. Quand c 'est une industrie nationale, la technologie n'est pas toujours appropriée, actualisée, et le produit manufacturé ne peut concurrencer celui des industries du Nord. L'absence de poids du Tiers-monde dans le commerce mondiale se note aussi dans les institutions internationales de commerce, d'abord du défunt GATT et de son substitut l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC). Les pays du Tiers-monde se « trouvent dans une situation dissymétrique et doublement défavorable par rapport aux pays industrialisés : contraints depuis vingt-cinq ans dans le cadre d'ajustement structurel d'ouvrir leurs frontières commerciales, ils n'ont plus guère de barrières douanières à opposer aux importations en provenance des pays industrialisés, fabriqués dans les conditions de productivité que leurs productions nationales ne parviennent à égaler. En revanche, le service de la dette extérieure, ils sont contraints de dégager toujours plus d'excédents commerciaux et ont donc engagé leurs appareils productifs, vers plus d'exportation, agricoles ou industrielles, qui continuent à se heurter au protectionnisme des pays du Nord ». Sur cette mondialisation commerciale, les pays du Tiers-monde ne sortent pas gagnants à cause de beaucoup de contraintes. Le deuxième aspect est la mondialisation productive. Nous l'avons déjà évoqué, à propos des firmes multinationales qui en fait délocalisent leur production dans les pays du Tiers-monde dont la main d'oeuvre est de basse rémunération. On pourrait penser que les exportations des produits manufacturés par les pays du Tiers-monde sont produites par eux. En fait ce sont les firmes multinationales des économies industrialisées qui délocalisent les segments de leur production. La plupart du temps, ce sont les pièces détachées dont l'assemblage et la finition se font dans les pays du Nord. C'est parce qu'il y a toujours une déconnexion de la production des pays du Tiers-monde et une désarticulation de leur politique d'industrialisation, aucun des pays sous-développés ne parvient à organiser une production intégrée, puisqu'il lui manque la main d'oeuvre qualifiée, la technologie adéquate et parfois un marché intérieure pour résorber une quelconque production finalisée, et par conséquent, la possibilité de l'exporter. La mondialisation accentue la dépendance productive des pays du Tiers-monde; ceux-ci sont toujours tributaires des investissements extérieurs, des firmes multinationales qui s'installent dans un pays pour contrôler la ressource naturelle, dans des logiques qui leur sont propres. Les investissements directs étrangers en direction des pays du Tiers-monde régressent. On peut donc dire que la place des pays du Tiers-monde dans la mondialisation productive est là aussi, dérisoire. On voit d'ailleurs se constituer trois pôles de l'activité économique et des échanges mondiaux : L'Amérique du Nord, l'Asie-Pacifique et l'Europe-Méditerranée. C'est finalement, la mondialisation financière qui est la plus achevée. Bien qu'elle ait connu une étape importante depuis la fin du XIXème siècle, la mondialisation financière continue aujourd'hui, se couplant avec la mondialisation productive. La déréglementation des flux des capitaux dans le monde n'a plus aucune limite. La spéculation boursière, la fuite des capitaux, la manipulation financière, sont des phénomènes qu'on assiste dans toutes les places financières de la planète. Mais il y a une constante « les flux financiers restent très concentrés géographiquement, et qu'on retrouve, en ce qui concerne les économies en développement, la même polarisation que pour les IDE ». Les crises financières qui surviennent dans les pays émergeants permettent de se convaincre que ceux-ci ne peuvent stopper la volatilité des flux financiers, qui sont tous contrôlés par les firmes multinationales. 3) Le développement durable. L'avant dernier chapitre du livre de Treillet parle d'une notion controversée qu'est le développement durable. Dans cette notion, il s'agit d'assurer l'équilibre entre l'exploitation des ressources naturelles (parfois non renouvelables) avec les contraintes environnementales tout en les préservant au mieux pour ne pas hypothéquer le patrimoine des générations à venir. La notion apparue avec le rapport Brundtland, en 1987 avait eu des antécédents. En 1972, avec le sommet pour l'environnement humain tenu à Stockholm, on tentait vaille que vaille de lier deux disciplines souvent vues comme incompatibles et antagoniques : l'économie et l'environnement. Pouvait-on continuer à exiger la croissance sans détériorer l'environnement et/ou sans parvenir à l'épuisement des ressources naturelles ? La conférence de Stockholm avait donc tenté d'initier cette préoccupation timide sur l'exploitation forcée des ressources naturelles pour obéir aux exigences de la croissance, mais elle n'était pas allée loin. Les données environnementales n'étaient pas encore bien connues, bien que des dégâts avaient été constatés ça et là. La commission mondiale sur l'environnement et le développement présidée par Mme Brundtland ne va pas non plus loin, mais elle a permis d'établir une notion, comme le développement durable, c'est-à-dire, un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs. A partir de ce moment, le développement est vu dans une relation ternaire entre une dimension économique, l'optimisation des variables de la croissance économique sans trop alourdir la dette des générations futures; la dimension sociale qui est une équité intragénérationnelle, c'est-à-dire la lutte contre les exclusions et la pauvreté; enfin, la dimension environnementale, l'équité intergénérationnelle qui vise à préserver les ressources naturelles pour les générations futures. A partir de la conférence de Rio, sommet de la Terre en 1992, la notion ou le concept s'est imposé(e). Deux observations s'imposent. En premier lieu, à partir de Rio, chacun ou tout le monde s'approprie de cette notion et l'emploie à toutes les sauces. Sans doute la vide t-on de sa substance, puisque, selon que l'on soit chef d'entreprise, environnementaliste ou acteur agissant dans le cadre des inégalités sociales, chacun veut donner une interprétation qui s'adapte à sa situation, ce qui fait qu'on étire le concept l'infini. Même les gouvernements ne sont pas en reste, les pays du Nord, riches, à économie néolibérale, ont une lecture différente de ceux du Sud. Le concept brille souvent par son flou. La deuxième observation concerne les pays du Sud, notamment sur cette notion de préservation des ressources environnementales. Pendant longtemps, les pays du Sud avaient lutté dans le cadre du nouvel ordre économique international pour obtenir la souveraineté permanente sur leurs ressources naturelles. Et dans leur envie de se développer et de rattraper le retard économique, la notion du développement durable fait apparaître l'idée de la préservation des équilibres environnementaux et d'un empêchement à polluer l'environnement. Or le développement durable s'entend aussi qu'au rythme de la consommation dans les pays du Nord, si les pays du Sud les imitent, on arrivera à des catastrophes irréversibles. N'est-ce pas là une façon de les empêcher de se développer ? Au nom de quoi les pays du Sud doivent-ils renoncer au mode de consommation des pays du Nord alors que pendant longtemps, ce sont les pays du Nord qui ont pollué la Terre et épuisé toutes les ressources ? Les pays du Sud n'ont-ils pas eux aussi droit au développement? On sait que le développement passe par la croissance et qu'ils n'ont pas les moyens nécessaires pour investir sur les énergies renouvelables et les technologies propres. Ces observations ont été exacerbées lors des négociations sur les conventions internationales, notamment la convention contre la déforestation, celle sur les changements climatiques et surtout le protocole de Kyoto en 1997, ou alors sur l'OMC. On voit toujours là que les pays du Tiers-monde se sentent lésés, même s'ils comprennent le bien fondé de certains mesures internationales, ils refusent d'endosser la responsabilité d'une destruction de l'environnement en estimant que les pays du Nord leur avaient montré le chemin, car ceux-ci se sont développés aux dépends de l'environnement. Ils négocient alors des mécanismes compensatoires. Mais l'on peut dire là aussi qu'il y a un déséquilibre et si l'on veut atteindre les mesures fixées à Rio par l'Agenda 21 ou les Objectifs du Millénaires, la participation des pays du Tiers-monde est vivement souhaitée mais pour cela, il faut des garanties qui leur donnent satisfaction. On n'est pas sorti de l'auberge. 4) La dernière thématique de Treillet, qui s'intitule « Peut-on parler de nouvelle convergence sur le développement? » est plutôt une réflexion personnelle où, en premier lieu, elle constate les bases et les limites d'un consensus entre les théoriciens à propos du rôle de l'État sur le marché. Le modèle économique coréen a pendant un temps échappé à toute théorisation. L'État y jouait un rôle sur le marché, et on ne sait pas si les interventions de l'État ont été déterminantes dans son succès ou bien si ce sont les conditions du marché qui ont poussé l'État à s'adapter. Toujours est-il qu'il y avait une combinaison des deux et les théoriciens partisans et non partisans de l'intervention de l'État se sont mis d'accord et ont cherché à renouveler leur réflexion sur les rapports entre État et marché, puisque, fondamentalement, État et marché sont deux modèles de développement économique incompatibles. En deuxième lieu, l'auteur soumet à son analyse les solutions de sortie de crise qui avaient surgi au cours des périodes d'ajustement structurel et pense que ce sont là des chemins de traverse. A commencer par les vertus tant vantées de l'économie informelle qu'on a constatée en Afrique et en Amérique latine, ce que l'écrivain péruvien Hernando de Soto a qualifié de El otro sendero, l'autre sentier. Encouragée certes, puisque l'économie informelle est un dépannage qui assouplit les contrecoups des crises, mais l'économie d'un pays ne peut pas se baser sur elle, puisqu'elle est mal organisée, et même les conditions de collecte d'impôt sont aléatoires, voire inexistantes. Treillet évoque aussi le microcrédit dont elle dit qu'il n'est pas une panacée. Le microcrédit a sa vertu. Il permet d'accorder des crédits aux franges de la population les plus pauvres pour leur permettre de réaliser des projets économiques. Mais les conditions sont toujours les mêmes, puisque ce sont les banques qui prêtent, aux mêmes taux. Elle estime qu'une partie de la réussite [des microcrédits] proviendrait de l'accompagnement : pour être d'une quelconque utilité, le microcrédit devrait s'inscrire dans une politique globale, être accompagné de mesures d'assistance technique, d'éducation, dont beaucoup relèvent au moins en partie de l'État. Or la promotion des microcrédits s'oriente plutôt vers le marché. Là aussi, le microcrédit n'est concevable que dans une sortie individuelle de sortie de crise, à l'instar de l'économie informelle. Il ne peut être envisagé au niveau macroéconomique comme stratégie de développement. Pour terminer sur ce chapitre, elle aborde un thème connexe à celui qui nous est cher, le refus du développement. Elle réfute les arguments présentés par les historiens du développement comme Rist et Latouche, qui, selon elle, font des amalgames entre le refus du développement et le refus de la croissance libérale des économies capitalistes. Elle explique que le développement est toujours un développement, qu'il soit endogène, ou durable. On participe toujours au développement, on est toujours entrain de se développer. Mais une chose est de refuser le mode de développement basé sur la croissance à tout prix, et une autre chose est de refuser le développement. Bien entendu, c'est une économiste qui répond aux historiens et, et il est tout à fait normal qu'elle emploie des arguments de type économique. Treillet conclut son livre en posant la question de savoir si les bases existent pour des nouvelles stratégies du développement. La grande question selon elle sera de se demander quels sas est-il possible de créer entre l'économie d'un pays et l'extérieur, sur le plan commercial, monétaire, de façon à alléger la contrainte qui pèse sur lui ? Et elle estime qu'il faut d'abord satisfaire les besoins de la majorité des populations, au besoin par des politiques industrielles (ou agricoles) volontaristes. Pour ma part, je pense que la pauvreté est accentuée par le culte de la monnaie et une vision généralisée des rapports humains basés sur l'argent. Le développement est une question de valeurs. La transformation forcée en valeur économique de tout ce qui existe sur terre et au ciel fausse le jeu des relations entre les groupements humains. Et si on supprimait la monnaie aujourd hui, que subsistera t-il ? Je suis d'accord avec ceux qui refusent le développement, si on le conçoit comme une façon de rattraper les pays riches et de s'arrimer à leur remorque. Je pense qu'il est temps d'arrêter l' hémorragie laissée par le libéralisme.... GUY ISIDORE MAKAYA !
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