La volonté de comprendre

 

 

 

 

 

 

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Mise à jour: 07Juin 2008 | Retour page d'accueil

 

FAMILLE AFRICAINE ET MODERNITÉ : ADAPTATION, TRANSITION OU COEXISTENCE ? (1)

GUY ISIDOREMAKAYA

1. Introduction.

1.1. Martine Segalen et Jean-Pierre Navailles, chacun pour sa part, ont posé le problème de la mutation familiale face à un organisme inattendu, le modernisme et à travers ses conséquences : l’industrialisation, l’un se focalisant sur la classe ouvrière, son adaptation pour survivre dans un monde en constante mutation.

1.2. Par delà les impacts que subit l’institution familiale sous l’effet conjugué tant de l’industrialisation que de l’évolution des mœurs en général, il s’agit de relever un dénominateur commun : l’intelligence familiale a su trouver les moyens de composer avec cet étranger qu’est la révolution scientifique et technologique. Mais la limite des études de Segalen et Navailles se situe dans le fait que leurs articles n’analysent que la société occidentale. C’est ici l’occasion de ressortir les effets de la modernité dans la structure familiale africaine.

1.3. Pourquoi l’Afrique ? Parce que ce continent n’était pas resté à l’écart du tsunami économique et industriel des cinq derniers siècles. On peut dire qu’elle avait pour sa part contribué à la mutation de la société occidentale et, en réaction, avait « subi », selon certains, ou, pour le moins, développé des stratégies qui lui ont permis de se « préserver ». On peut dater du 15ème siècle l’époque à partir de laquelle on commence à observer la mutation des sociétés africaines : les progrès de la navigation en Europe avaient amené par exemple Diego Cao à découvrir l’embouchure du fleuve Congo dès 1482, 10 ans avant que Christophe Colomb ne s'échoue en Amérique. Ce contact avec la civilisation occidentale marque un tournant décisif pour l’Afrique. On sait ce qui s’en était suivi, son entrée dans le commerce triangulaire, ou dans le commerce tout court, introduisant ou assimilant des logiques d’une économie qui avait entamé l’érosion des structures sociales et familiales. Et puis, bien sûr, vers le 19ème siècle, quand elle a été redécouverte grâce au colonialisme, la recherche de nouveaux marchés et débouchés pour l’écoulement du surplus industriel avait conduit les États européens à occuper des territoires stratégiques, à établir des zones d’influence en s’établissant parfois sur les lieux mêmes, morcelant la société et l’enfermant à l’intérieur des frontières qu’ils pouvaient remodeler directement.

1.4. L’Afrique a expérimenté ou vécu à sa façon les effets indirects de l’industrialisation occidentale, et sa mutation s’est opérée sur trois domaines essentiels :

1) Sur le plan politique : elle a vu l’installation à perpétuelle demeure des occidentaux venus coloniser son territoire et ses habitants, substituant les structures traditionnelles du pouvoir par de nouvelles, cette fois importées d’Europe ou en y organisant un pouvoir parallèle désormais plus attrayant pour les nouvelles générations ;

2) Sur le plan économique : l’introduction de la monnaie métallique ou fiduciaire à la place du troc ou d’autres systèmes d’échange existant ; l’introduction de l’Afrique dans le circuit de l’économie mondiale contrôlée par l’Occident, comme par exemple, l’abandon par les Africains de l’économie de culture vivrière pour l’économie basée sur la fourniture et l’exploitation des matières premières indispensables pour les économies occidentales ;

3) Enfin les transformations sociales et culturelles : l’adoption par la force des choses de la langue du colon comme langue d’échange et de communication fait superposer dans la psychologie de l’Africain des référents socioculturels qui concurrencent et mettent à mal les valeurs traditionnelles qui lui sont propres.

1.5. Comme on peut se l’imaginer, ces mutations ne se sont pas faites en un jour. Elles ont pris plusieurs siècles mais les conséquences aujourd’hui sont patentes. Bien entendu, il y a eu des résistances. La famille, elle, n’est pas restée de marbre. Elle a vécu dans l’ombre de ces bouleversements et il serait intéressant de faire ressortir certains aspects. Beaucoup plus intéressant serait de comprendre, pour le cas de la famille africaine, si elle s’est définitivement adaptée, si elle opère juste une transition ou si elle va continuer à présenter des traits où coexistent, s’imbriquent ou se battent deux façons de vivre la famille.

1.6. Notre étude ne vise pas à retracer l’historique de tous les changements intervenus. C’est une étude transversale que nous dégageons en comparant entre hier et aujourd’hui; hier, à travers les survivances des traits coutumiers rencontrés dans la culture; aujourd’hui par la façon dont ça se vit maintenant. Ou bien il y a eu changement, abandon du mode antique, ou bien il y a eu adaptation, mais que la valeur culturelle a été subsumée par une autre; ou enfin, il y a coexistence, parce qu’il y a bataille entre les deux et c’est la génération qui a pied sur terre dans un aspect de la vie familiale; celle qui détient le pouvoir sociologique qui l’emporte pour l’instant.

1.7. Dans cette première partie, nous traiterons seulement du mariage, de la dot et de la polygamie. Nous nous référerons le plus souvent à l’Afrique centrale, notamment au Congo Brazzaville, notre pays de naissance, à la ville de Pointe-Noire, et surtout à la coutume des Vili/Loango ou de toute autre groupe ethnique dont nous avons une connaissance approfondie. Notre cheminement sera tout simplement linéaire et vaille que vaille.

2. LE MARIAGE EN AFRIQUE.

2.1. Il nous faut signaler que le mariage en Afrique avait à l’époque une signification précise : celle de lier deux familles, ou du moins deux clans. Tout se passait comme si l’homme et la femme, qui pourtant constituaient un tampon entre les deux clans, avaient une importance relative ; ils n’étaient que le canal par lequel les branches claniques pouvaient se déployer pour s’entrelacer entre elles et constituer un réseau humain puissant qui était le fondement même, la raison d’être des groupements humains africains.

2.2. Ce qui s’opérait dans le mariage africain était comme un échange. Grâce aux relations compatibles, aux unions possibles, on allait prendre une épouse dans tel clan, à charge de constituer une réserve d’épouses pour les autres dans le futur. Il était rare qu’un jeune homme ou une jeune fille restât célibataire, à moins qu’on y eût soi-même connaissance de son infertilité et qu’on voulût le demeurer.

2.3. Le mariage, en tant que cérémonie qui lie deux êtres et deux familles revêtait une forme : celle d’une simple reconnaissance de deux clans, qui sont convoqués par les oncles des époux, et qui se retrouvent un jour pour festoyer, et dans certains cas extrêmes, on procédait à la vérification sur le champ de la virginité de la femme et de la virilité du futur mari. Dans certaines familles de l'ethnie Vili, il pouvait arriver que la cérémonie soit entrecoupée d’une séance de rapport sexuel entre futurs époux devant l’assistance.

2.4. Mais, une fois que l’homme et la femme se sont unis devant les deux clans ; une fois que de part et d’autre les membres ont mangé et bu jusqu’à satiété et que le partage de la dot s’est fait, le mariage est consommé. On bénira les époux. Le mari pourra rester dans les terres de la famille de sa femme tout comme il pourra demander d’emmener son épouse chez lui, dans son propre village, sur les terres de son clan. Le lien entre les clans est scellé, même si un jour il y a divorce et restitution de la dot.

2.5. Cette forme de mariage coutumier avait souvent été décriée par les pères de l’église chrétienne venus évangéliser l’Afrique, tout comme elle l’avait été par les colons. Les Européens ne voulaient pas le reconnaître. L’administration coloniale considérait comme mariage, celui, civil dans lequel les partenaires doivent passer devant l’officier d’état civil et signer les registres du mariage selon la loi coloniale ou du pays colonisateur, en suivant les procédures du régime matrimonial tel que eux l’entendaient et l’avaient étudié à l’école. Pour ce type de mariage coutumier donc, l’administration coloniale était quelque peu embarrassée et le considérait comme un simple concubinage. Du côté de l’église, les « mariés » étaient des couples dont les mariages étaient célébrés en l’église, et qui avaient reçu les sacrements religieux, selon la foi catholique.

2.6. Mais passer devant l’officier d’état civil, « le mariage de l’État », n’était réservé qu’aux commis de l’administration coloniale, puisqu’il garantissait à la femme les droits réservés pour les femmes par la législation du pays colonisateur qui s’étendait aussi bien sur le territoire colonisé, ou bien au statut particulier réservés aux colonisés assimilés.

2.7. Aujourd’hui, en Afrique, les réalités économiques apportées par la modernité donnent aux mariages en Afrique une autre fonction. La célébration du mariage se fait de moins en moins. Le mariage est devenu l’apanage des gens scolarisés et socialement en vue (mariage officiel), des croyants (coutumier) dans ce dernier cas la communauté religieuse se substitue à la famille et célèbre des mariages en christ.

2.8. La modernité a introduit un élément clé : l’argent, et le mariage est devenu très cher en Afrique. Il y a un phénomène que l’on constate, c’est l’effet d’appel latent. Si des jeunes décident de faire un mariage officiel en appelant les « familles », de part et d’autres surgissent des exigences qui somnolaient. Il se peut qu’on se marie trois fois : au civil, au religieux et au coutumier. Et cela peut coûter cher. Il faut donc aux futurs époux des reins solides, ce que seuls peuvent se permettre aujourd’hui ceux qui ont socialement réussi, les politiciens et les cadres ; ceux qui peuvent faire comme au cinéma.

2.9. Pour les jeunes d’aujourd’hui, la tendance est à la fuite devant le mariage à l’occidental mais aussi devant toute forme de mariage qui implique des dépenses. Bien entendu, toutes les femmes africaines rêvent de se marier à l’occidentale, avec une robe de mariée, une cérémonie. Le « mariage de l’État » apporte à la femme africaine un prestige sans précédent. Ce qui revient à dire que la modernité occidentale a introduit une valeur pour laquelle la femme et son clan voudraient tirer profit. Le mariage officiel fait de la femme africaine, une femme respectable, enviable. Dans un monde de polygames, un mariage civil devient comme un mariage princier en Europe pour les jeunes filles. Mais devant le coût exorbitant d’une telle entreprise, et à supposer que l’homme reste avec elle pour toute la vie, on préfère la formule du « concubinage constant et prolongé qui vaut mariage ». Car la dot, est une autre paire de manches.

3. LA DOT : DU SYMBOLISME À LA RICHESSE.

3.1. La dot est un élément important du mariage. Mais sa représentation varie en fonction des sociétés et cultures. Pour Bourdieu par exemple, la dot était l’élément capital qui déterminait la conclusion des mariages en Occident à une certaine époque et classait les familles en fonction du rang social, les filles et les fils dans la hiérarchie successorale. Comme le souligne à son tour Martine Ségalen à propos des familles bourgeoises, la dot des femmes avait une importance considérable, car elle permettait aux jeunes gens d’y trouver un complément nécessaire à leur projet de négoce ou d’entreprise.

3.2. L’Afrique, du moins celle que nous avons connue, n’avait pas la conception mercantile de la dot. Il en existait, de dot, mais celle-ci ne servait pas aux époux de capital de départ dans la vie. Il y avait plusieurs raisons à cela : le système de vie n’était pas basé sur l’accumulation de la richesse matérielle. Parmi les jeunes mariés, l’un pouvait déjà avoir été marié et nécessitait une seconde ou une énième épouse, ou encore, la plupart du temps, mari et femme vivaient dans des cases séparées où chacun avait sa propre « richesse ».

3.3. La dot n’était qu’un élément symbolique qui permettait au prétendant de prendre une option avantageuse sur une femme à marier, de sorte que celle-ci puisse éviter « d’écouter les bonnes paroles » des autres prétendants. S’il y a une multitude de prétendants, on privilégiait celui que la fille avait choisi, quelle que soit l’importance de la dot. De toutes les façons, la dot comportait les mêmes objets. A l’époque, elle était constituée de la monnaie d’échange qu’étaient les nzimbu, ou coquillages, ou des taffetas que sont des pièces de tissus en raphia, des perles et colliers qui avaient valeur de parure dans la culture traditionnelle.

3.4. Cette dot s’échelonnait dans le temps, plusieurs années, voire toute la vie et pendant toute la durée du mariage. Ce qui explique la liberté que l’on retrouve dans certains couples, où la femme n’est pas pendue à l’homme pour la vie. Les deux personnes pendant le mariage ont juste crée une communauté de vie pour avoir des enfants. Si le mari ne s’acquitte pas de toute la dot, il ne pourrait certainement pas avoir assez d’autorité sur sa progéniture, sa femme pouvant souvent se dérober à ses obligations, à ses tâches, retourner vivre dans son village pendant de longs mois; ou alors, pour le cas où la femme était stérile ou s’enfuyait auprès de sa mère, si sa famille n’était pas capable de rembourser la dot, les enfants pourraient servir comme otages et être « déclassés » dans un rang ou une ligne inférieure dans le clan paternel du mari.

3.5. Voilà pour ce que cela représentait à l’époque. Mais les choses ont évolué. Bien entendu, pour les couples qui ont choisi de se marier en « civil », en « religieux » ou en « coutumier », la dot représente toujours un élément du mariage, et une part importante de celle-ci. Aujourd’hui, les étapes ont été réduites. Le versement ne s’étale plus dans le temps, ou tout au plus, le premier versement ne se fait plus avant toute « consommation sexuelle » de la femme. L’officialisation du mariage est devenue un projet fait par le couple lui-même, après tant d’années de concubinage ou de vie commune, même en ayant déjà eu des enfants. Et la dot pourrait être considérée comme une « politique » en vue d’obtenir la retrospective reconnaissance par le clan d’une cohabitation de fait, une légitimation ou « l'approbation officielle d’une fréquentation officieuse». Or la procédure de versement de la dot est toujours restée la même…

3.6. En suivant la coutume à la lettre, il y a 3 étapes :

1-Ku-soola : Moment du choix du conjoint ou du défrichement. Pour défricher un terrain, il faudra montrer des signes ou une volonté pour que les autres sachent tes intentions. C’est pourquoi, il y aura la remise du 1er vin. La dot est un bien matrimonial et le fait de faire signe sur une jeune fille en convoquant une occasion pour venir donner des quantités de récipients de vin est quelque chose. Une autre cérémonie sera convoquée pour boire ce 1er vin : le boire du 1er vin. C’est le moment et avec ce 1er vin qu’on bavarde sur l’éventualité du mariage. Tout cela est conditionné par l’acceptation de la jeune femme, qui disons-le, peut préférer un autre prétendant, et le processus peut être rompu, demandant la restitution de ce 1er vin. Si la jeune fille est d’accord, alors, on convoquera le prétendant à rencontrer le clan pour donner un objet quelconque qui atteste sa volonté de s’engager envers la jeune femme; une sorte de levée de l’option, c’est le yiza yidila (venu serrer légèrement l’écrou).

2-La deuxième étape, c’est la remise des biens matrimoniaux (ku-kweela nzimbu). Ces biens consistaient en une chèvre ou un cabri donné à l’oncle de la fille, à des colliers et des perles donnés à la mère de la jeune femme et à des nzimbu ou coquillages. D’autres biens sont partagés entre le père de la jeune femme et son clan. A partir de cette étape, on peut réellement parler d’affaires de mariage, car le lien est désormais établi entre deux clans ou familles.

3-Troisième étape : le sarclage : ku-sakula. Comme toujours, quand on sème une graine, elle peut pousser et la mauvaise herbe, le chiendent, peut l’étouffer. Aussi, le mauvais esprit doit-il être écarté par un rituel ou une cérémonie au cours de laquelle on bénira le futur couple, et pour cela, il faut apporter du vin et de la nourriture en abondance, pour que les membres du clan, par leur bénédiction (la houe) sarclent en quelque sorte les mauvais esprits.

4- L’accompagnement vers la maison conjugale (Ku-fila ku-nlongo). Ce n’est qu’après ces cérémonies que la femme peut enfin rejoindre la maison conjugale, qui peut être, soit dans le village du mari, soit dans son propre village car en général, c’est le mari qui vient habiter près de chez elle, dans une case à part qu'on l'aura autorisé à construire. Ce sera l'ami et donc le protégé de sa femme contre le pouvoir abusif de ses beaux-frères.

3.7. La société africaine a depuis longtemps changé. Les nzimbu et les taffetas, les lances, nasses ont depuis été remplacés par de l’argent en espèces ; les exigences des familles ou clans en présence deviennent ahurissantes. La liste de mariage n'est pas pour le bénéfice des mariés, mais plutôt l'inverse. C'est le marié ou sa famille qui doit satisfaire aux demandes du clan de la mariée. On exige parfois du matériel de construction, ou carrément un bus ; chaque membre du clan de la mariée qui vit dans la mouise peut exiger sa part de fromage. C’est que, les choses sont allées de mal en pis. La dot est devenue une source de richesse, et de certaines demandes exorbitantes et farfelues, on ne sait pas s’il faut les satisfaire ou non, dans un monde où les déceptions d’un membre du clan peuvent l’inciter à aller voir un féticheur lui faire des gris-gris afin que le couple ne puisse pas être heureux en ménage, qu'il se chamaille sans comprendre ou qu'il ne procrée que des morts-nés, des albinos, drépanos, des handicapés ou des délinquants. La constitution ou l’élaboration de la dot est devenue le moment clé où se cristallisent et s’extériorisent en même temps les rêves d’abondance matérielle qu’on ne peut concrétiser avec ses propres moyens et pour son seul travail de toute une vie et demi, voire de plusieurs, s’il leur était donné de multiplier leur espérance de vie à l'infini.

3.8. Autant dire que la modernité a changé la donne de la conception de la vie en Afrique. Puisque désormais, il faut payer pour vivre, dans un monde où l’argent et le travail salarié sont des choses rares, qui viennent de l’Occident, les valeurs occidentales véhiculées par le cinéma ont tendance à se substituer aux valeurs africaines propres et produisent un effet amplificateur dans l’imagination de l’Africain dont la réalisation de soi se fait dorénavant par ricochet. Gare aux occasions où il lui est demandé de rêver debout. 

4. LA POLYGAMIE AU CONGO : UN PARADOXE.

4.1. La polygamie avait été expliquée par des sociologues. On lui avait trouvé trois raisons d’être. La première était d’ordre politique. Elle permettait de maintenir la cohérence interne du système matrimonial et d’une organisation sociale où le pouvoir était aux mains des aînés. Dans ce système, seuls les aînés avaient le droit d’avoir plus de deux femmes, et les cadets pour monter en grade social devraient rassembler autant de moyens financiers pour « acheter » une femme et une autre. La deuxième explication était économique et s’apparenterait aux familles élargies dans les milieux ruraux en Europe aux siècles passés où l'on avait besoin des bras pour cultiver la terre, notamment dans les sociétés agricoles. Mais cette explication avait été dépassée par une troisième qui était d’ordre purement sexuel et reproductif.

4.2. La forme de polygamie que l’on a souvent rencontrée en Afrique, c’est celle où l’on épouse plusieurs femmes, les unes à la suite des autres. L’Afrique est multiple, et les idéologies qui sous-tendent la polygamie varient en fonction des pays ou de la zone. Pour ce qui est de l’Afrique centrale, par exemple, et du Congo en particulier, surtout chez le groupe Kongo où le système matrimonial est plutôt matrilinéaire, ce serait le troisième type, l’ordre sexuel et reproductif : a) Au sein des ménages, l’homme ne détenait pas l’autorité parentale, il faisait des enfants à sa femme dont il n’était pas « juridiquement » ou plutôt « coutumièrement » responsable mais il était toujours tenu de rendre des comptes à la famille de sa femme, ce qui réduisait son pouvoir. Il a pu y arriver qu’il ait été forcé par son propre clan, notamment sa sœur, de chercher une autre femme dans une famille qui leur était redevable pour lui permettre d’avoir une descendance qui lui serait acquise. b) On peut aussi voir les conditions de vie difficiles dans lesquelles on vit dans un village isolé. Une femme continuellement enceinte, atteignant la ménopause ou au désir faiblissant, un mari sexuellement industrieux, de quoi pousser un homme à contracter une partenaire sexuelle additionnelle ou de vie, dans des milieux où l'espérance de vie était courte et où l'on aime avant tout vivre sans trop penser à ce que sera demain. On ne peut pas dire que tous les hommes en Afrique étaient ou sont par essence polygames. Le fait qu’on en parle aujourd’hui, la polygamie a du être une institution ancrée dans la société africaine et que ses racines doivent remonter dans la nuit des temps, à un moment donné de son histoire sociale, politique et économique.

4.3. L’arrivée de la modernité ou des Occidentaux en Afrique est une période clé au cours de laquelle la polygamie a vécu sa mutation, notamment au Congo. L’encouragement des Occidentaux pour le mariage civil, officiel, qui suit les règles du droit civil transformait certains Africains en « hommes civilisés », ce qui empêchait la polygamie, qui était perçue par les Occidentaux comme une pratique « sauvage et indigène ». Mais nous avons vu aussi que seuls les gens qui occupent les bonnes positions dans la hiérarchie sociale autant durant l’époque coloniale qu’aujourd’hui avaient ou ont la capacité pour se marier officiellement devant l’officier d’État civil. Un mariage de ce genre conférant un prestige pour la femme, il est ici difficile de dire si les femmes qui s'engageaient dans un mariage polygame le faisaitent en connaissance de cause ou si elles n'avaient pas le choix.

4.4. La polygamie au Congo a survécu grâce à la tactique du « bureau ». Premier bureau ou deuxième bureau désigne alors la maîtresse du mari. Mais quand on entend maîtresse, il s’agit d’une concubine. Le mimétisme de la vie française nous a appris que un travail important est celui que l’on exerce dans un très grand bureau ! Si le mari commence à dormir au bureau deux ou trois fois de suite au cours d'une même semaine, c’est qu'il a une concubine. Les hommes ont parfois un « premier bureau » ou un « deuxième bureau », mais rarement un « troisième bureau ».

4.5. La polygamie était devenue un fait socialement accepté par certaines femmes africaines, au Congo-Brazzaville, du moins. L’inquiétude pour les femmes en couple (mariées ou pas) qui ne voyaient pas apparaître leur mari surtout pendant les jours qui suivaient la paye, est que l’homme fasse sa vie ailleurs et la laisse avec une ribambelle d’enfants, surtout dans un monde de plus en plus occidentalisé où il faut désormais payer pour vivre. Il faut donc empêcher l’homme de faire la couche buissonnière, trouver un système pour qu’il soit présent à la maison ou dans les parages, sans l’empêcher de donner libre cours à ses épanchements libidinaux.

4.6. Il a existé des lacunes juridiques dans les codes familiaux des pays africains relativement à la polygamie. En 1983, au Congo-Brazzaville, les femmes organisées autour de l’URFC, avaient pris l’initiative de présenter une loi que le Parlement congolais n’avait pas pu rejeter. Cette loi entérinait la polygamie comme fait sociologiquement acceptée et organisait les modalités de son insertion dans le dispositif juridique congolais. Cette loi a été insérée dans le code de la famille et promulguée à Brazzaville, le 23 avril 1983. On sait que l'engagement matrimonial institué et propagé par l'église catholique faisait partie du code d'honneur qui marque le début de l'ère de la noblesse en Europe ; c'était un statut créé en vue de protéger les femmes et qui permettait à celles-ci de vivre dans une stabilité matérielle, à une époque dominée par des guerres imbéciles, des invasions, des épidémies et au cour de laquelle l'espérance de vie était très courte. Cette considération économique du mariage semble s'être maintenue dans les sociétés occidentales, dans certaines couches sociales où l'on peut encore constater que, jusqu'à une certaine époque la femme, ne pouvant divorcer, privilégieait avant tout sa sécurité matérielle ou que l’homme évitant de le faire pour que le divorce ne soit pas prononcé à ses torts qu'il ne perde tous les biens matériels accumulés pendant le mariage. La morale chrétienne au nom duquel avait été institué le mariage n'avait paradoxalement pas envisagé le divorce tandis que les rapports sexuels hors-mariage semblaient un péché puni…En Afrique où morale sociale et morale religieuse différent et que vie spirituelle et vie sexuelle occupent deux hémisphères opposées, aucune considération matérielle pouvait empêche de divorcer. Le mystère qui en Afrique pousse deux individus à constituer une communauté de vie et à procréer semble dépasser la simple dépendance matérielle ou psychologique dans leur relation. Ainsi l’homme africain peut carrément déserter la maison et ne réapparaître quelques semaines plus tard, comme une comète. On dit qu’il a lancé une femme neuve…

4.7. La loi 53/83 du 23 avril 1983 qui avait institué le code de la famille stipulait dans un de ses articles sur le mariage que «… le jour du mariage, l’homme et la femme qui contractent le mariage pour la 1ère fois doivent se déclarer pour la monogamie ou la polygamie ». Désormais, le couple a le choix. S’il se déclare pour la polygamie, l’homme aura le droit de choisir une deuxième, voire une troisième épouse. De plus, les formulaires étant en Français, c’est souvent l’homme qui fait les démarches et il est parfois celui qui est le plus instruit, capable de la convaincre ou de cocher subtilement sur la case « polygamie », mais c’est aussi, avec l'occidentalisation de la société, lui qui a le pouvoir économique. Ne dit-on pas qui contrôle les finances, contrôle la relation ? La plupart du temps, par réalisme, la femme signe pour la polygamie. Et il est souvent arrivé que ce soit elle-même qui entreprenne des démarches pour trouver une seconde ou une troisième épouse pour son mari. Elle va prendre une jeune femme sur qui elle aura le contrôle. La conséquence, c’est parfois une harmonie dans un ménage à trois. La deuxième femme devant respect et obéissance à la première, selon le code de la famille. En contrepartie, la première femme est responsable s’il arrivait quelque chose à la deuxième. Elle devrait traiter celle-ci comme si elle était sa propre sœur. C’est dans ce cas que l'on peut parler de solidarité féminine car la deuxième est souvent assurée de la protection de la première, notamment en cas d’abus du mari, puisque les soûlards ne manquent pas partout.

4.8. Mais tout ne se passe pas aussi bien. Le jour du mariage, l’homme peut tomber sur une femme bien instruite qui ne veut pas évoluer dans un ménage à plusieurs; une femme « africainement acculturée » mais « européennement cultivée » pour reprendre les expressions en vogue en Afrique à une certaine époque. Celle-ci signera pour le mariage monogame, et si le mari entretient une maîtresse, ou s’il veut prendre une deuxième épouse, ce sera là une cause de divorce prévue par la loi. On a souvent prétendu que la polygamie était une réponse contre la prolifération de la prostitution féminine et l'abandon d'enfants, puisque tout enfant qui nait s'identifie à un noyau familial, même si celui-ci est à visage multiple.

4.9. Aujourd’hui, les choses ont connu une accélération sans précédent. Les deux guerres civiles qui ont eu lieu au Congo- Brazzaville, il y a quelques années ont modifié les données. Le coût de la vie a augmenté, et rare sont les hommes qui osent se marier officiellement, et même en se mariant, on n’ose plus envisager la polygamie. D'abord, cela ne va pas de soi. Par ailleurs, la multiplication des maladies sexuellement transmissibles comme le VIH du sida ou tout simplement le fait que la société a été désorganisée à tel point que entretenir une partenaire additionnelle dans ou en dehors du cadre conjugal, c’est prendre le risque de perdre ses plumes dans un pays où l’activité économique s’arrête souvent et que pour manger et pour boire, même pour soi-même, tout devient très problématique. Avec l'occidentalisation accélérée de la société et la monétarisation des relations humaines, les Congolais comprennent de plus en plus ce proverbe vili qui dit que quatre jambes sur un même lit, c'est toujours une source de problèmes. Et ces problèmes, on aura compris, ce sont les enfants.


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      Voir : famille africaine et révolution industrielle (2) 

     

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